𝐌𝐨𝐧 𝐨𝐧𝐜𝐥𝐞.
𝐈𝐥 𝐦𝐞 𝐫𝐞𝐠𝐚𝐫𝐝𝐞 𝐝𝐞𝐩𝐮𝐢𝐬 𝐬𝐨𝐧 𝐩𝐨𝐫𝐭𝐫𝐚𝐢𝐭
Par Fouad El Mazouni
Je ne sais pas depuis combien de minutes je reste là, debout devant cette photo. l’homme en devenir, l’homme en pleine clarté, l’homme assagi – circule quelque chose d’invisible, une continuité têtue, une manière d’être au monde qui ne se dément pas. Et aujourd’hui, il n’est plus. Alors la photo change de nature : elle ne montre plus seulement, elle retient. Elle devient ce lieu fragile où il continue de sourire, intact, tandis que le reste, autour, apprend doucement à vivre avec son absence.
Il sourit. Ce sourire particulier qu’il avait, légèrement de côté, celui qui précédait toujours une blague ou une chanson. Je connais ce sourire depuis l’enfance. Je ne savais pas, hier matin, que c’était la dernière fois que je le verrais en vrai.
Mon oncle Mohamed est mort le 29 mars.
On me l’a dit hier, au seuil d’un pique-nique, moment léger, et pourtant fendu net, comme chez Les Choses de la vie. J’ai entendu la voix, j’ai compris les mots ; en moi, quelque chose a cessé, doucement, inexorablement. Cette immobilité lourde que Albert Camus aurait reconnue, quand l’évidence s’abat sans éclat. Je suis resté là, figé, longtemps. Dehors, mars poursuivait sa course, lumineux, tiède déjà, presque insouciant. Lui, s’en était allé dans le froid de la nuit.
𝐈𝐥 𝐚𝐝𝐨𝐫𝐚𝐢𝐭 𝐌𝐨𝐡𝐚𝐦𝐞𝐝 𝐀𝐛𝐝𝐞𝐥𝐰𝐚𝐡𝐚𝐛.
C’était sa passion. Une passion de collectionneur, de chercheur, d’homme qui ne peut pas s’arrêter. Des disques, des livres, des journaux, des cassettes audio et vidéo, des centaines de pièces entassées dans des armoires qui débordaient. Ma mère dit qu’on ne trouvait plus où s’asseoir chez lui. Je me souviens de l’avoir taquiné là-dessus, une fois. Il avait ri. Ce rire qui prenait tout le visage.
Ce que je sais, m’avait-il dit, c’est qu’il m’en manque toujours une chanson. Et qu’après avoir trouvé celle-là, ce sera une autre à chercher.
La quête était infinie. Il le savait. Il aimait ça.
C’est ça, un collectionneur – quelqu’un qui sait que la liste ne finira jamais et qui continue quand même, chaque jour, parce que c’est dans le chercher que quelque chose de vivant se passe. Mon oncle cherchait tous les jours. Jusqu’à hier.
Ma mère m’a dit, les larmes aux yeux : Ton oncle était l’une des personnes les plus bienveillantes que j’aie jamais rencontrées. Je me souviens de sa gentillesse et de sa frugalité.
Quand elle avait épousé mon père, mon oncle était jeune. Il préparait son diplôme d’enseignant – cet homme qui allait passer sa vie à apprendre aux enfants non seulement à lire et à écrire, mais l’art d’être au monde, d’être un bon citoyen, d’être quelqu’un.
Enseignant – mot bref, presque trop étroit pour contenir ce qu’il fut. Quand il entrait en classe, l’air changeait, comme un lever de rideau chez Molière, comme ces captations où l’on sent déjà, sur YouTube, que quelque chose va se passer. L’attention montait, l’envie suivait. Les élèves le savaient : avec lui, on apprenait – et, mieux encore, on vivait. Il racontait, il chantait parfois, il faisait rire ; il posait ces questions qui s’installent, qui durent, qui travaillent les jours et les nuits.
Des décennies ainsi. Des cohortes d’enfants devenus adultes – et, en eux, une part de sa voix, une façon de regarder, un goût d’oser. Mon cousin Titif en sait quelque chose – il porte, sans le dire, cette empreinte légère et tenace, comme un fil discret qui relie encore la classe à aujourd’hui.
𝐊𝐚𝐦𝐚𝐥. 𝐋𝐞𝐢𝐥𝐚. 𝐌𝐨𝐮𝐫𝐚𝐝. 𝐇𝐚𝐲𝐚𝐭. 𝐎𝐮𝐚𝐟𝐚.
Je pense à eux. Je pense à ce que c’est de perdre un père – pas seulement un père de sang, mais un père de présence, de regard, de voix. Un père qui savait faire une blague au moment exact où il fallait. Un père qui avait une chanson pour chaque occasion.
Je pense aussi à Lala Noufissa, sa femme, compagne d’une vie, mémoire vivante d’un homme qui a tant donné.
Ils sont orphelins ce matin. Le mot est juste et il est insupportable.
Je retourne au portrait.
Il sourit toujours, légèrement de côté. Je cherche dans ce sourire la blague qui allait suivre, la chanson d’Abdelwahab qu’il avait en tête, l’anecdote qu’il avait préparée depuis le matin pour la placer au bon moment. Je ne les entendrai plus.
Il n’avait pas cent ans. Il avait encore tant de pièces rares à trouver, tant de chansons à chercher, tant de printemps à voir arriver.
Celui-là était le dernier.
𝐌𝐨𝐧 𝐨𝐧𝐜𝐥𝐞.
Le mot est petit. L’homme était immense. Je ne sais pas encore tout à fait que tu es parti – quelque chose dans moi continue à t’attendre, à croire que tu vas appeler, que tu vas faire cette blague, que tu vas me raconter la cassette que tu viens de dénicher dans une brocante du quartier ou chez un ami.
Repose-toi.
On se souvient. On aime. On pleure.
Et tu es, pour toujours, dans nos cœurs.
A la mémoire de mon professeur

